mercredi 12 octobre 2016

Failles


Note : Je le disais hier sur les réseaux sociaux : cela fait beaucoup trop longtemps que je ne vous ai pas offert une nouvelle ou un bout de roman.
Je n'ai pourtant pas cessé d'écrire : c'est plutôt que je prends davantage le temps de poser les mots. Dans un monde où tout va trop vite, revendiquer la lenteur comme un art de vivre me semble un formidable moyen de résistance, au moins à l'échelle individuelle : c'est refuser de se laisser emporter dans un torrent formé d'à peu près tout et n'importe quoi.
Voici donc Failles, une nouvelle tirée du recueil sur lequel je travaille actuellement et qui s'intitulera FinS du monde. Et comme il est des hasards porteurs de sens, j'apprends aujourd'hui même, par voie de mails, que le rédac' chef de Géante Rouge, une revue papier et numérique qui se consacre à la science-fiction depuis dix ans, souhaite publier en intégralité la nouvelle "Requiem pour un rat mort" soumise au prix Alain Le Bussy et qui récompense chaque année un auteur de science-fiction francophone. Vous aurez donc normalement, dans les prochains mois, la possibilité de découvrir un second titre du recueil parmi des textes d'autres auteurs dans le fanzine Géante Rouge.


FAILLES

I

Aux sources des secousses


J'entends encore son cri, tout en retenue et cependant d'une vibration sans pareille, lorsque le bitume se déchira entre ses pas. Elle s'était instinctivement raccrochée à mon sweat-shirt trop large, n'avait eu qu'un repli bien mou entre les mains, et c'est là que la panique commença vraiment. Elle était générale.

Pour la première fois de ma vie, je vis Constance se départir de son flegme inébranlable. Elle aussi céda aux injonctions de la foule, celles qui nous forçaient à courir en tous sens, sans que cela serve à grand-chose, juste à ajouter encore plus de mouvement à un tumulte déjà trop puissant pour être compris des hommes.

Plus personne ne savait où marcher. Les plus chanceux parvenaient à s'éloigner de la zone des secousses, les autres atterrissaient littéralement au fond du gouffre, sans aucun espoir de se relever, car un magma gluant et brûlant les réduisait presque instantanément en poudre.

Constance étudia tout, de son œil avisé. Rien ne devait lui échapper. Je sus immédiatement qu'elle ne serait plus la même après avoir enregistré l'agonie d'autant de monde. Elle ne s'appelait pas vraiment Constance en fait ; ce n'était que son deuxième prénom, hérité d'une grande-tante promue marraine. Cependant, personne ne s'adressait à elle en la nommant Camille. C'était bien trop banal, sauf peut-être l'été quand sa dense chevelure châtain clair dorait légèrement au soleil.
Autour de nous, il n'y avait plus vraiment de lumière. Il n'y avait même plus rien qui vaille la peine d'être éclairé. Plusieurs journalistes s'y étaient risqués et ils avaient péri dans le cataclysme, en voulant livrer au monde des images de désolation. Malheureusement pour eux, ils s'étaient approchés trop près du précipice et ce fut le vide qui les happa.

Tel fut en fait le sort de tous ceux qui se laissèrent ensorceler par les miasmes des milliers de corps calcinés, voulurent les dévisager, voire les tâter, comme pour se convaincre qu'il n'y avait dans cette horreur rien d'irréel. Quant à moi, mes poumons s'emplissaient d'une pestilence noire, ma poitrine semblait être une vieille éponge regorgeant de crasse et je craignais de crever sur place à tout instant.

En fait, j'ignore comment nous avons survécu, Constance et moi. Certainement grâce à cet élan qui nous avait poussés dans la bonne direction, jusqu'à être en lieu sûr. C'est souvent au cœur même du plus profond désespoir qu'une conviction, toute aussi tenace, surgit et nous dit que l'histoire ne peut pas se terminer de cette façon. On lutte alors contre ce qui ressemble à une fatalité imposée. Si on est chanceux, on s'agite tellement que l'on finit par s'en tirer. Mais à quel prix ?

Celui de se voir réduit en passoire. J'ai peur des trous : ils sont apparu un peu partout, d'abord au sol et puis ils se sont mis à ravager les visages. Ils se tortillent, créent des sillons, lézardent nos peaux et nous changent en reptiles qui rampent à défaut de pouvoir tenir tête à l'horizon.

Le quotidien dans les décombres, c'est s'obliger à remuer un labyrinthe de ruines, pierre par pierre, pour mettre la main sur un objet cher éclaté en mille morceaux ou, bien pire, sur la dépouille d'un proche ayant été porté au rang des disparus. On se sent alors tels des rats, quand on fouine de cette façon, à la recherche d'un résidu de vie, mais à la différence de ces rongeurs, on est hantés par la possibilité d'une explication. Elle ne viendra peut-être jamais.

Personne n'avait prévu ces glissements de terrain. Pas un seul de ces experts, si prompts à nous rationner, n'avait envisagé que les maisons de coron de tant d'honnêtes gens seraient englouties dans des failles incurables. Jadis, c'était l'ouverture des mines qui avait fait jaillir les taudis du ventre de la Terre. À présent, la planète donnait l'impression de se venger, en emportant ces maisonnettes sagement disposées en rang.
C'était notre Borinage, à nouveau, qui s'ouvrait à vif, tout cela au nom d'un or dont les habitants de la région n'avaient jamais réellement profité.

Nos pauvres agglomérations de prolétaires tombaient comme si elles étaient prises dans un vulgaire jeu de quilles. Les foutus experts, quant à eux, assistaient les franges les plus hautes de la bourgeoisie dans le développement d'un nouveau programme spatial qui devait leur permettre d'échapper au désastre. Il paraît qu'ils se pressaient comme de la vermine, dans des agences de voyage d'un nouveau type et y laissaient leurs économies en lâchant un pathétique « sauvez-moi ».

Un nouvel « impôt des étoiles » était d'ailleurs destiné à leur venir en aide dans leur entreprise de survie. Son existence fut brève : les failles avaient fissuré et détruit les bâtiments des administrations fiscales. Nous en étions quitte et c'était déjà ça.


II

Une amie


- Constance, dis-moi : est-ce que San Francisco a été détruit ?

J'ai besoin de lancer une conversation, n'importe laquelle, pourvu que le silence soit rompu. La bibliothécaire en chef me répond machinalement :

- San Francisco est rayée de la carte depuis exactement huit ans, trois mois et un jour.
Elle a une excellente mémoire. Si ma question avait été plus pointue, sa réponse n'aurait pas manqué d'être juste.

- Eh bien tu vois : ça n'arrive pas qu'à nous !

Je m'interromps. Je sens que ça ne marche pas. Constance a toujours les yeux rivés vers les nuages qui surnagent au-dessus de la fumée. Elle ne m'entend pas. Elle n'a pas relevé que je racontais des conneries : San Francisco était condamnée par l'activité sismique, rien de comparable donc avec ce qui se passe ici. Ça m'étonne d'elle.

Constance est une fille un peu prise de tête mais je l'aime bien quand même. On a souvent été dans la même classe en secondaires. Ensuite, on a fait les mêmes études de bibliothécaire-documentaliste. Enfin, on a bossé ensemble. À force de se croiser sans cesse, on ne pouvait qu'apprendre à devenir amis.

La bibliothèque de La Bouvière était en fait un vestige de l'ère industrielle, les bureaux administratifs des charbonnages, plus précisément. Je dis bien « était » car aujourd'hui, l'imposante bibliothèque n'est plus. Et nous, petits humains, nous avons survécu.

Les doigts de mon amie s'affairent sous un tas de gravats. Je crains qu'elle ne se blesse. Je lui en fais la remarque mais Constance ne m'entend pas. Au sol, son ombre, nettement découpée, tremble. Elle entre en transe.

- Germinal ! J'ai sauvé un passage de Germinal, s'écrit-elle enfin, en brandissant quelques vielles pages à peine calcinées. Ça doit être un signe.

Soudain, elle s'effondre. Ses yeux sont éberlués et ses bras tendus. Deux mains pliées et rabougries, presque mortes, pendent au bout de ses poignets. Des cercles concentriques se forment à la surface de sa peau et éclatent telles des cloques. La jeune femme se met à s'agiter de tout son long et de plus en plus fort.

Je pense à une crise d'épilepsie même si je sais que ce n'est pas ça. Je réfléchis et je me dis que ça doit être l'onde de choc, une sorte de remontée tellurique qui l'aurait foudroyée. De nombreux rescapés paraissent être atteints de ce mal étrange ; si on lève les yeux, on les aperçoit, frêles comme des arbres cédant au vent de novembre, ils sont en train de frissonner.

Constance tente de parler mais bégaie. Elle esquisse des gestes. Ils sont rapidement brisés par des saccades. Tant pis pour les ruines de la bibliothèque, il faut l'emmener loin de là.






III

La sorcière et la mort de l'épicier


J'ai porté Constance dans les décombres une journée durant. Nous avons marché vers le Sud pour nous éloigner de la chaîne des terrils et donc de l'onde de choc. J'ai dû faire de nombreuses pauses. Je n'aurais jamais cru qu'un corps duquel émane autant de légèreté puisse devenir aussi lourd. Mais c'est ainsi : nous sommes graves parce que la situation paraît désespérée.

Le verdict est tombé avec la nuit : nous n'avions parcouru qu'une petite dizaine de kilomètres, le bourg de Charnières nous faisait face aux derniers feux du jour. Heureusement, un écriteau plaqué sur la façade d'une maison nous renseignait la présence d'un médecin, juste avant la place.

C'était une vaste maison de maître délabrée où l'on ne distinguait plus les vieux rideaux mal coupés des toiles d'araignée. À y regarder de plus près, une lueur tamisée indiquait la présence d'un habitant, à moins que ce ne fut qu'une illusion.

Nous avons tambouriné pendant de longs instants. Finalement, une petite femme trapue est venue nous ouvrir. J'ai décidé d'être poli ; je l'ai aussitôt regretté :

- Bonsoir, Madame, c'est pour une urgence ! Le Docteur Malevé est-il là ? dis-je en déchiffrant la vieillie plaque.

- Non, crache la femme. Il est sur Mars !

Je suis rarement interpellé par le physique des gens que je croise et pourtant là, c'est la seule chose qui me frappe. Cette femme est laide avec ses gros yeux, presque trop gras et inexpressifs pour être ceux d'un être humain. Et puis, il y a cette méchanceté qui transpire de tous ses pores.

- Le Docteur Malevé est un bougre, un incapable et un incontinent ! Je le sais, j'étais sa femme de ménage. Durant toutes ces années, il ruminait : sa famille est fait d'illustres spécialistes. Lui, on n'en voulait même pas comme infirmier aux urgences... Il n'avait que son argent pour lui et, croyez-moi, il en a bien profité ! À présent, le voici avec l'élite sur Mars tandis que nous, on crève ici ! Alors, ne me parlez pas de cet imposteur...
Elle lâche un rire perçant. Mes tympans sifflent. Je me sens gagné par le désespoir, mais je dois garder le cap : Constance gît toujours inanimée dans mes bras.
- Je vois... On va vous laisser... Mais dites, est-ce que par hasard, un médecin du coin serait resté à son cabinet ?

- Non. Enfin, je ne sais pas... Ce n'est pas mes affaires. Par contre, moi, je peux soigner. Par les plantes, cela s'entend ! J'ai observé le Docteur Malevé durant des années et je peux vous dire que la médecine classique, c'est de la gnognotte ! À force d'être témoin des erreurs des autres, on finit par devenir expert à leur place...
Elle se marre, fièrement. Devant mon air sceptique, elle reprend :

- Je suis une sorcière et là, c'est complet pour le moment. Mon agenda est bouclé pour un bon mois alors... fichez-moi le camp !

Je retiens sa porte avant qu'elle ne la claque. Toute sorcière qu'elle se prétend être, cette mijaurée ne m'impressionne guère. Je me résous à être ferme :

- Vous ne comprenez pas : c'est grave !

- C'est ce que vous dites tous, que c'est grave ! Je suis la seule ici à pouvoir guérir. Alors, un peu de respect ! vomit-elle.

Là, je sors de mes gonds. Ce genre de personnage ne peut pas invoquer le respect à l'appui de son argumentaire, c'est une offense au bon sens. Malgré moi, je me vois contraint de passer aux menaces :

- Écoutez, voici mon deal : mon amie est souffrante. Alors, soit, vous qui prétendez soigner par les plantes, vous lui appliquez un cataplasme et je vous fous la paix, soit je défonce votre porte! Il n'y a plus aucune police ici, plus aucun État. Vous croyez que j'ai peur de quoi ?

Je veille à avoir l'air féroce. La sorcière autoproclamée me fixe témérairement. Ça dure quelques instants. Je ne baisse pas la garde et elle finit par se radoucir :

- Venez avec moi. Je peux vous accorder un peu de mon temps, mais très peu.

Silence.

- Et le paiement se fera en cash, croit-elle bon de rajouter.

Nous la suivons. Dans mes bras, Constance respire péniblement.

Je prends le temps d'observer les lieux. Le couloir me semble interminable. Certaines maisons de maître recèlent de véritables labyrinthes. Ici, ce n'est guère joyeux. Tout comme notre sorcière : son visage est parsemé d'ecchymoses et de cicatrices et son maquillage insolite, loin de lui redonner un peu d'harmonie, la rend au contraire menaçante.
Le cabinet est petit et lugubre, le kitch et l'odeur de renfermé dominent dans la pièce. On retrouve des tas d'effets personnels encore marqués du nom de Malevé.

La praticienne allonge Constance sur un matelas vétuste, rempli de poussières et percé de différents pieux. Elle observe attentivement la patiente, la tâte avec ses mains en forme de stéthoscopes et annonce :

- Je vais devoir la mouler toute entière dans de l'argile parce que tout son corps est atteint. C'est à cause des failles. Vous êtes reliés à la Terre et c'est pour ça qu'elle continue à trembler à travers vos corps...

- Tenez, c'est tout ce que j'ai, lui dis-je, en extirpant de ma poche cette page de Germinal qu'avait emporté Constance.

Je sais que cela ne vaut rien, excepté aux yeux des collectionneurs, s'il en reste. Néanmoins, je suis conscient qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle page du roman. Celle-ci nous narre la fin que connut l'épicier Maigrat, usurier et détrousseur de charmes, complice en cela de l'exploitation infâme que subissaient les ouvriers.
La vielle bique ricane et se met à en faire lecture :

« Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.
Il y a donc un bon Dieu ! Ah ! cochon, c'est fini !
Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.
Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur ! dit la Maheude, enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus de crédit... Attends ! Attends ! il faut que je t'engraisse encore.
De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment.
Tiens ! mange donc !... Tiens ! mange, mange, toi qui nous mangeais ! »

- Ah ! J'aime bien ! s'exclame la sorcière. Je crois que si ce bon vieux Malevé n'avait pas déguerpi, c'est exactement comme ça que j'aurais pu l'achever en apprenant qu'il n'y avait plus police ni justice ici...

Ses yeux s'illuminent soudain d'un brasier redoutable. J'ai bien peur d'avoir aiguisé en elle une imagination perverse.

- Aidez-moi à transporter la patiente, lance soudain la vieille avec conviction.
- Où allons-nous ?
- Jusqu'à la baignoire.
Je la suis en silence. Après une dizaine de pas, je découvre la salle de bain. Elle est crasseuse. J'esquisse une grimace mais je n'ose dire mot.

- Qu'est-ce que vous regardez-là ? s'énerve la sorcière.
- Rien...
- Tant mieux alors ! Ce que vous fixez-là n'est pas de la saleté mais ma matière première : de l'argile boueux non contaminé. Il faut purifier le corps de mademoiselle pour la sauver.

La mégère verse plusieurs seaux de cette boue dans la baignoire, la vasque se remplit peu à peu et il s'en suit un glouglou dégoûtant.

- Allez, jetez-là dedans ! s'impatiente-elle.

Je dépose au contraire Constance fort délicatement dans son bain de terre, après l'avoir déshabillée avec gêne.

La sorcière, arborant un rictus sournois, exerce une forte pression sur sa tête jusqu'à ce que plus un seul de ses cheveux n'émerge à la surface.

- Qu'est-ce que vous faites ! Elle va se noyer !

Je suis mort d'inquiétude. Et si cette vieille femme souhaitait seulement laisser s'exprimer ses pulsions de mort ? Que ferions-nous ? Elle était libre à présent, dans ce satané monde où seuls les riches ont pu échapper au chaos.

À ma grande surprise, c'est Constance qui me répond. Je suis soulagé de la voir reprendre conscience à mesure que sa tête sort progressivement de la boue. Le visage noir, elle m'interroge en murmurant :

- Où sommes-nous maintenant ?
- Chez une thérapeute.

Elle me dévisage. Elle a du mal à comprendre ce qui arrive et c'est bien normal.
- Je pense que j'ai fait un bien long voyage hasarde-t-elle.
- On est seulement à Charnières, mais l'important, c'est que toi, tu sois revenue à toi.
- Non, ce n'est pas ça...

Je prends la main de Constance et lui dit, paisiblement :

- Tu as échappé à une drôle de crise, cela ne pourra qu'aller mieux à présent.

Elle repose sa tête sur mon épaule et me remercie en sanglotant. Je me tourne alors vers la sorcière :

- Merci ! Vous avez fait du très bon travail, Madame. Quand je pense que votre vie, jusque ici, se bornait à ramasser les crasses d'un médecin incompétent...

La vieille se met à ricaner, mais de bon cœur cette fois, découvrant deux grands crocs cariés. Les compliments, ce n'est guère souvent qu'elle doit en recevoir.

- Sur ce, je pense que nous ne devrions plus abuser de votre temps...
L'esquive fonctionne. La sorcière ne me réclame rien. Dos à mois, Constance se rhabille.

- J'ai les jambes engourdies, gémit-elle.
- Te sens-tu capable de marcher ?
- Oui, ça devrait aller.
- Sortons d'ici, dans ce cas. Je pense que l'air frais te fera du bien.

Je l'invite à s'appuyer sur moi. Nous faisons quelques pas dans le corridor en saluant timidement la sorcière de la main. Elle ne nous rend pas notre au revoir mais ne réclame pas son dû.

Nous retrouvons ensuite Charnières dans la nuit noire. Le bourg évoque une mosaïque aux multiples nuances de gris, mais c'est déjà plus beau à voir que ce qu'il reste de La Bouvière. Les couleurs vives, de nos jours, ne sont plus réservées qu'aux nantis, à ceux qui ont pu migrer sur Mars.

Soudain, un nouveau tremblement de terre ébranle nos pas. La secousse n'est cependant pas la même : elle est faible et diffuse.


III

Sur la route et dans nos pensées.


C'est mon tour, il faut croire que j'ai trop donné et que le doute s'insinue à présent en moi sous de drôles de formes : mes mains se couvrent de bulles dans lesquelles apparaissent parfois des yeux noirs. Je n'ose plus avancer, le chemin est parsemé de cratères mouvants au fond desquels il n'y a que des spirales tournant en sens inverse.
Je cligne alors des paupières et je me sens obligé de laisser la nuit m'envahir.
- Que t'arrive-t-il ? lance Constance, au loin.
- Le sol... Il s'ouvre à nouveau... Tu l'entends ? dis-je péniblement.

Une main se pose sur la mienne. J'imagine les bras de tous les mourants sourdre des gouffres. Je réalise cependant, à la douceur du contact, qu'il s'agit de la main d'une fille bien vivante.

- Ce n'est pas ce que tu penses. La Terre ne s'ouvre pas ici. Il y a bien un bruit mais il est très différent.

- Tu … tu veux dire ?

- C'est comme un bruit de réacteur et ça vient du Sud-Est. Je dirais que ça se produit à au moins cent kilomètres... Je ne sais pas comment mais... si on allait voir sur place ?
Sa détermination est ce à quoi j'ai le plus envie de me raccrocher pour le moment. Je recouvre peu à peu mes esprits mais, au fond de moi, j'enrage :

- D'après ta description ça doit être la station spatiale de Transinies, en plein cœur des Ardennes. Et tu sais ce qu'on fait là- bas ? On permet à des navettes de notables de s'échapper tandis qu'on nous condamne. Salopards ! Je n'ai guère envie de bouger d'ici pour assister à ce spectacle dont je me passerais bien...

- Non, les fuyards s'envolent désormais depuis le siège de l'OTAN, me répond Constance sur un ton sans équivoque.

Elle attend que je réplique. Comme ça ne vient pas, elle enchaîne :

- Les scientifiques sont pris en otage. Toute la journée, ils sont forcés d'utiliser les engins formidables qu'ils ont conçus à d'autres fins que ce qui était initialement prévu. Je les plains...

- Peut-être... Mais eux sont logés et nourris. Je me soucie d'avantage de ceux qui sont contraints de survivre dans les décombres, ceux qui n'ont plus rien, ceux qui n'auront jamais voix au chapitre, les anonymes qui crèvent par milliers à chaque période de l'Histoire et dont nous ne retiendrons rien alors qu'ils ont tout donné. Assez !

Je me sens frissonner. Je suis en train de m'emporter, mais ce genre de questions me semble crucial.

- Oh, arrête un peu avec ta rhétorique technophobe. Tu seras bien content le jour éventuel où une navette te permettra d'échapper au brasier...

Constance et moi reprenons nos vieilles querelles de bibliothécaires. C'est bon signe mais je ne peux pas laisser passer sa dernière réplique.
- Toi aussi, arrête un peu : le soleil ne brille pas pour tout le monde ! Par contre, quand les failles nous attirent à elles, là, c'est toujours les mêmes qui se trouvent au mauvais endroit, au mauvais moment...

Le ton monte. Les paroles cependant s'engloutissent dans un brouhaha généralisé. Nous ne sommes nulle part, il n'y a personne, et pourtant ça crie, ça crache et ça grogne. Ma vision se brouille à nouveau. Des trous creusent mes joues et dévorent mon visage. Je sombre à nouveau.


IV

Un avenir incertain en lieu sûr.

- Monsieur ? Monsieur ?

- Oui ?

Mes paupières s'ouvrent sur un faciès inconnu.

- Je suis heureux que vous repreniez enfin connaissance. Ce n'était pas gagné : vous avez été complètement sonné.

Je regarde autour de moi et je ne reconnais rien.

- Où est Constance ? Euh... Je veux dire Camille. Où est-elle ?

L'autre réfléchit. Il a d'abord du mal à me suivre puis, brusquement, paraît effaré.

- Vous voulez dire la demoiselle qui était avec vous quand la bibliothèque s'est effondrée ? s'enquiert-il.

- Oui, c'est bien elle. Mais comment savez-vous ça ?
Mon interlocuteur me répond alors sur un ton particulièrement morne :

- Parce qu'elle est morte.
- Hein ? Mais ce n'est pas possible ! Je l'avais emmenée chez une sorcière, le cataplasme avait fonctionné et elle reprenait des forces ! Même qu'on se disputait à nouveau comme au beau vieux temps...

Mon interlocuteur baisse le front et me tend quelque chose en piteux état :

- Je suis désolé. Voici ses lunettes ou plutôt ce qu'il en reste. Je pense que ça ne nous laisse plus aucun doute.
Je me mets à sangloter. Les failles sont terribles et mon esprit m'a joué un tour bien sordide.

Soudain, le bruit de secousse refait surface. Il est tout proche et m'arrache davantage les tympans. Je me bouche les oreilles.

- Il faudra vous habituer, me dit l'autre.

Il s'efforce alors de sourire et me tend une main longue et épaisse :

- Bienvenue à la station spatiale autogérée de Transinies. Je m'appelle Thomas.

- Transinies ? Mais... comment suis-je arrivé jusqu'ici ?
- Je passais avec mon tout terrain à La Bouvière quand j'ai remarqué un bras qui s'agitait sous les décombres de la bibliothèque. C'était le tien. Tu permets qu'on se tutoie, hein ?

J'esquisse un « oui » de la tête.

- Je t'ai emmené jusque ici parce que j'y vis, reprend Thomas. J'espère que tu t'y plairas. Faut dire qu'il n'y a plus beaucoup d'autres endroits où on peut s'installer dans les parages. Tu verras, c'est comme un squat mais en mieux : il y a des fusées. Allez viens, je t'emmène faire un tour.

- Merci... Merci pour tout, dis-je avec émotion.

Thomas ne répond pas. Il a une quarantaine d'années, c'est un rouquin tout en muscles avec un air confiant naturellement imprimé sur le visage.

La station spatiale autogérée est un complexe d'anciens hangars sur lesquels fleurissent des drapeaux pirates et des bannières rouges et noires. Je détaille l'ensemble avec minutie quand un large hublot s'ouvre sur le toit et qu'il en émerge une fusée noire aux ailes de feu. Ses réacteurs la propulsent et elle s'élève dans les airs, laissant derrière elle une traînée bleue. Le vacarme est assourdissant mais le spectacle est grandiose.

- Eh bien, ça vaut le coup d'oeil !

- Attends ! Pas si vite ! me rétorque mon hôte.

Il tire sur ma manche et m'invite à me coucher face au sol. Au-dessus de nos têtes, on entend un bruit d'explosion. Je comprends alors que le merveilleux engin n'est plus.

- Ce n'est pas encore pour cette fois... Deux ans de labeur réduits en miettes en deux secondes, constate amèrement Thomas en se relevant.

Un semblant de larme perle au coin de son oeil. Il se reprend et ajoute :

- Un jour, tu verras, on y arrivera. D'ici là, la vie continue. Ici, on travaille quand on peut. Sinon, il y a la musique et le bar. Viens, je vais te présenter aux autres.

- Je ne comprends pas : que puis-je faire pour vous aider à y arriver ?

- Ne t'inquiète pas : chez nous, la compétence de base, c'est la bonne volonté. Le reste, on te l'apprendra. Le plus dur, crois-moi, c'est de faire progressivement le deuil de notre planète qui vit ses dernières années. Nous devons aussi nous faire à l'idée que nos enfants fouleront un autre sol. Voilà pourquoi nous allons réussir à décoller.

Mon hôte me dévisage attentivement et répète à nouveau, l'air ailleurs :

- Sinon, pour nous, la vie continue...

© texte : Florian Houdart, 2016




samedi 9 juillet 2016

Carnet d'un exilé volontaire : près de 2000 km en stop !


Préambule



D'ici quelques jours ou quelques semaines, vous partirez peut-être pour d'autres horizons. Voyager me semble important pour l'être humain. Nos vies sont trop souvent réduites à des allers-retours linéaires, effectués la montre en main.

Le voyage devrait au contraire être le temps durant lequel le temps, justement, s'abolit. Cela devrait être un moment que l'on peuplerait de tout ce qui nous élève et que la société d'aujourd'hui ne nous encourage pas assez à faire : lire, marcher à son rythme, prendre du repos, réapprendre à respirer comme il faut, partir à la découverte des coutumes locales, des paysages, des spécialités du coin,...

Nos vacances sont hélas trop souvent encadrées par la société de consommation : nous nous faisons les poches pour pouvoir emménager un bout de temps dans un hôtel où, invariablement, il y aura une piscine, la télévision et de la nourriture plus ou moins générique en abondance. On y produira une tonne de déchets et on y paressera lorsque la météo ne sera pas vraiment à notre convenance. Au final, malgré le changement de décor, on vivra tout aussi coupés de la nature que lorsque nous sommes au travail ou à la maison.

Cette tendance est générale : même les campings se sont embourgeoisés ! Les modèles les plus simples de caravane n'y sont presque plus admis, ils ont été remplacés par des espèces de chalet en plastique hors de prix dans lesquels on trouve plus de confort que dans n'importe quel studio d'un quartier populaire.
Parce que ce type de vacances m'écoeure, j'ai décidé de profiter de quelques jours de congé pour partir à l'aventure avec ma compagne.



L'aventure démarre.



C'était un mardi de mars. L'air était printanier, mais chargé de polluants, comme trop souvent dans les agglomérations belges. Je m'étais levé avec une fougueuse envie de quitter le pays. Bien que couvant un début de rhume, ma compagne était également d'avis que flâner sous d'autres cieux lui ferait du bien.

Nous sommes donc partis à pied de bonne heure, en route vers la sortie de la ville. Nous n'avons emporté qu'une tente pour deux personnes, un nécessaire de toilette, quelques menues provisions et une tenue de rechange. Heureusement ! Mine de rien, un sac pèse vite lourd.

Nous avons choisi minutieusement notre emplacement pour faire du stop : une voie large avec une bande d'arrêt. Il faut en effet que l'on puisse nous repérer de loin et que le conducteur désireux de nous rendre service ait la possibilité de s'arrêter facilement sans entraver la circulation.

Après quarante minutes d'attente, une dame a ralenti et nous a fait signe d'embarquer. Intriguée de nous voir, immobiles sur le trottoir avec notre panneau « Paris- Sud de la France », elle a volontairement changé de direction. Elle nous a proposé de nous emmener jusqu'à la frontière, plus précisément à la station-essence de l'autoroute, là où de nombreux routiers marquent une pause pour casser la croûte avant d'entrer en France.
Nous étions ravis de débuter enfin notre aventure. À Mons, l'ambiance devenait anxiogène. Nous avions observé de très nombreux véhicules de police rouler à vive allure, leur sirène déchirant le mur du son. Que se passait-il donc ? Nous allions l'apprendre alors que nous venions de nous installer sur la banquette arrière de notre première conductrice.

Des attentats terroristes avaient frappé l'aéroport de Zaventem. Les radios avançaient des chiffres différents mais l'on pouvait deviner que le bilan allait en s'alourdissant.
Je n'en étais nullement surpris. Salah Abdeslam, en fuite depuis les attentats de Paris, avait été arrêté il y a peu, après une cavale de quatre mois. Les positions belges de l'État Islamique allaient sans doute être révélées au grand jour et les terroristes joueraient les kamikazes jusqu'au bout.
Je me sentais néanmoins assez bouleversé : une fois encore, c'étaient de simples citoyens qui étaient tombés tandis que les puissants, impérialistes ou fanatiques, menaient leurs guerres impitoyables, au grand mépris de la vie.
Notre aventure a ainsi pris les traits d'une bravade. Alors que les autorités, tant françaises que belges, invitaient au repli sur soi, nous sommes donc partis à la rencontre de l'Inconnu et d'inconnus.

C'est sur l'aire d'autoroute, à l'heure du dîner, que nous avons rencontré Ali. Il ne parlait pas français, seulement espagnol, mais nous nous sommes compris : il rentrait chez lui, à San Sebastian, au Pays Basque, pour quelques jours de congés. Sa destination finale nous aurait bien tenté mais nous craignons de ne pas avoir assez de temps devant nous pour profiter de l'Espagne. Nous avons donc cheminé avec lui jusqu'à Bordeaux.
Notre conducteur avait quitté son Azerbaïdjan natal il y a une dizaine d'années. Il s'y sentait privé d'avenir, cette ex-république soviétique étant ravagée par la corruption. Plusieurs fois par semaine, il fait la navette de Zaventem au Pays-Basque espagnol quand il ne transporte pas diverses marchandises aux quatre coins de l'Europe occidentale. Les nouveaux attentats qui ont visé le continent semblent fortement le tracasser. Il n'a rien à se reprocher mais craint les contrôles.
Ensemble, nous traversons la France depuis le Nord jusqu'en Gironde sans emprunter les grands axes. Ce sera long, très long. Il est prêt de vingt-trois heures lorsque nous débarquons dans le quartier populaire de la gare de Bordeaux. C'est assez paisible et un brin décati. De nombreux panneaux nous renseignent une auberge de jeunesse. Nous décidons d'y passer notre première nuit.

L'agent d'accueil nous reçoit avec le sourire. Il a l'accent chantant de Toulouse, celui de la bonne humeur perpétuelle. Il nous offre un plan, balisé des éléments incontournables à voir dans le cœur historique de Bordeaux. Il s'arrange également pour nous libérer une chambre de deux. Nous allons nous ménager un maximum d'heures de repos : demain, nous avons juré de dormir à la belle étoile.

Mercredi se lève une demi-heure plutôt qu'en Belgique. C'est normal : nous avons déjà descendu de six degrés en latitude. Nous nous apprêtons au plus vite pour partir en quête de la vieille ville. Tantôt un vent frais nous caresse la peau, tantôt c'est un soleil bien vif qui la dore. On sent que la côte est proche et que l'on se situe désormais dans la moitié Sud de la France.

La vieille ville est empreinte d'une certaine nostalgie, avec ses gargotes nichées dans d'étroites rues commerçantes. La fibre artisanale semble avoir été préservée. Les passants nous renseignent de leur propre chef. Comme souvent, dès que l'on atterrit plus bas que Paris, les habitants des régions visitées nous prennent soit pour des français du Nord, soit pour les belges que nous sommes. C'est amusant.

Nous nous accordons un saut à la maison écocitoyenne de Bordeaux, un projet concrétisé par la mairie, en partenariat avec le site Ecolo Geek. C'est un lieu sympa, où l'on apprend à pédaler comme un hamster tourne dans sa roue pour produire de l'électricité. Il y a aussi de chouettes réalisations déco en matériaux de récupération et, plus intéressant pour moi, des brochures sur la faune et la flore de la région.

Nous passons à table. Nous avons choisi un bistrot typique, décoré telle une cave à vin où le menu du jour est proposé pour une petite dizaine d'euros. C'est un plaisir que l'on s'accorde volontiers car l'on sait que les prochains jours se dérouleront sous la tente et que l'on y mangera frugalement. La plus belle surprise du repas nous est offerte par le Tariquet premières grives, un vin blanc moelleux conseillé par la maison. Il est suave, fruité et plein de nuances.



C'est donc le ventre plein que nous quittons Bordeaux. La sortie de la ville étant trop loin pour nos ventres repus, nous nous décidons à emprunter la voie ferrée. Ce sera la seule fois que nous ne voyagerons pas en stop. Nous pouvons ainsi remarquer que la SNCF rivalise avec la SNCB en matière d'absurde : de nombreux sièges passagers se trouvent là où s'ouvrent les portes et il faut se lever et les replier à chaque halte pour laisser entrer les autres passagers. Heureusement, l'ambiance à bord est bon enfant. Une dame d'une cinquantaine d'années nous vante l'action bénéfique du bassin d'Arcachon sur la santé et des étudiants nous demandent cordialement ce qui nous pousse à quitter notre Belgique. Les paysages changent brusquement, la végétation se fait méridionale et l'air du large s'insinue à travers la porte. « Surtout, prenez le temps d'aller vous poser près du vieux port » nous recommande la dame.

Nous arrivons bien vite au terminus. Le contraste entre l'air maritime frais et la température élevée est vivifiant. Je me mets en quête d'une carte topographique afin de nous trouver un lieu où poser notre tente. Arcachon est aussi une ville, mais à quelques kilomètres d'ici commence une vaste étendue de sable, surplombée un peu plus loin par la dune du Pilat, la plus haute d'Europe. C'est dans cette direction que nous irons. Il y a en effet des petits coins isolés de forêt où l'on saura prendre nos aises sans troubler le voisinage.

Apparemment, d'autres nous ont précédés. Le site choisi présente des traces de camping sauvage : de la toile de tente déchirée, des bouteilles et des canettes ont été éparpillées sur le sol. Nous nous promettons d'emporter tous nos détritus avec nous. Un peu plus loin dans les bois, je repère une très belle surface derrière les fourrés. Elle forme un cercle de trois ou quatre mètres de diamètre, entouré de pins maritimes et de buissons. Elle est aussi parfaitement plane. C'est parfait ! En cas de pluie, nous serons plus ou moins au sec.
Le jour décline. Nous refusons de le laisser filer si vite. Nous sortons de notre antre et retrouvons le bord de mer pour observer le déclin de ce mercredi atypique dans un feu de couleurs où l'azur se dispute avec un soleil ardent.





Nous faisons ensuite un tour dans la pénombre jusqu'au hameau voisin et repérons une pharmacie, une poissonnerie et un bar-tabac. Nous remarquons aussi de nombreuses agences immobilières affichant des appartements de standing à plus de six cent mille euros.  Nous sommes arrivés ici par hasard. D'autres ont pu s'établir dans cette belle région grâce à la force de leurs moyens. Comme souvent, les écrins de verdure à l'air salubre sont la chasse gardée de la bourgeoisie. Cependant, personne ne juge du regard notre allure modeste et nous nous disons que rien ne nous empêchera de profiter de ces lieux paisibles au climat caressant.

Jeudi sera le jour de la grande marche. Nous quittons nos fourrés vers 9h30, après avoir déjeuner avec trois cookies chacun et avoir effectué notre toilette avec un peu d'eau et du savon liquide. En aval, le bassin d'Arcachon dévoile les charmes que le clair-obscur de la veille nous avait seulement permis d'entrevoir. La plage n'est pas très large, et l'on y croise peu de monde. L'essentiel de nos rencontres, sur les cinq premiers kilomètres, se résumera à des personnes d'un certain âge accompagnées de leurs amis canins.
Le bleu du ciel ne tolère que peu de nuages et ils sont vite chassés par le vent. Sur l'autre rive, c'est le Cap Ferret qui se dévoile à mesure que la brume enveloppante se lève. Les locaux nous l'ont dit : dans la région, le soleil peut régner en maître sur une rive et être voilé sur l'autre.

Après avoir disséqué de nos yeux ébahis un cadavre de méduse, la dune du Pilat s'annonce enfin. Nous décidons de pique-niquer à son sommet. Cela fait partie des petits plaisirs que j'aime à m'offrir le plus souvent possible. En plus, il est très facile en France de se procurer du vin tendre et du fromage onctueux pour à des prix deux fois moindres que ceux pratiqués en Belgique.

L'après-midi se passe dans une parfaite décontraction. Nous dévalons une cage d'escaliers nichée entre les pins pour rejoindre le littoral. En bas, le confort offert par un impressionnant matelas de sable nous incite à poursuivre nos lectures du moment, l'Arrache-coeur pour Lily et un essai sur la révolution pour ma part. Je sombre dans un sommeil de guimauve après une petite dizaine de pages. Qui a dit que partir en aventurier n'offrait pas de délicieux moments de repos ? Lorsque je m'éveille, j'admire un de nos voisins : le chamaerops humilis, un palmier nain, le seul qui pousse à l'état sauvage en France. Lily me met au défi d'escalader la dune du Pilat. Groggy, je râle, en maudissant intérieurement ce rosé trop suave. En effet, gravir un mur de sable interminable exige de ma part un certain effort physique couplé à une grande attention. Les prises sont peu nombreuses et l'on dérape vite.
À notre grand regret, l'esplanade au-dessus de la dune est clôturée. Elle fait office de terrasse pour un restaurant de standing démesuré. Je ne peux que déplorer, une fois de plus, la privatisation de la nature par les nantis.




Néanmoins, nous rentrons heureux de notre balade et regagnons avec le sourire notre campement de fortune. Il faut dire que l'on jurerait avoir fait encore plus de route que le chemin réellement parcouru. Les grandes villas blanches perchées nous évoquerait presque, avec nostalgie, l'Amérique de Tom Sawyer.

La deuxième nuit à la belle étoile nous confronte à un adversaire invisible et bruyant, semblant défoncer chaque obstacle qu'il rencontre. Nous restons calmes pour ne pas attirer son attention. Très vite, nous le soupçonnons d'être un sanglier. Je me hasarde alors hors de la tente pour récupérer discrètement la nourriture que nous avons laissée devant la porte. L'agitation dure une bonne demie-heure puis s'éloigne progressivement. Au réveil, des traces de pattes dans la terre, à quelques dizaines de mètres, confirment notre identification. Heureusement, nous n'étions pas sur sa trajectoire.

Nous décidons d'explorer un peu plus la ville d'Arcachon. Ou plutôt les villes. Arcachon présente la particularité intéressante d'être composée de quatre grands quartiers, conçus en fonction des saisons. Égarés dans les bois à cause d'une erreur de carte, nous arrivons trop tard pour récupérer les invendus sur le marché de la ville d'été.

Par contre, cette nouvelle marche nous offre la possibilité d'une belle rencontre. C'est en effet en quittant le hameau des Abatilles que nous tombons sur Flore et Stéphane, un couple qui a pris la route dans un petit van aménagé. Ils s'arrêtent en nous voyant : ils voyagent depuis plusieurs jours et cherchent un lieu où ils pourraient prendre une douche. Ça tombe bien : nous ne sommes pas des locaux mais je ne me déplace jamais en territoires nouveaux sans emporter une carte et il se trouve justement qu'ils sont à proximité du seul camping ouvert toute l'année, celui de la ville d'hiver !

Nous croiserons à nouveau Flore et Stéphane le lendemain. Il nous proposeront de partir avec eux quelques jours en Dordogne. Après un moment de réflexion, nous accepterons. Notre belle plage déserte s'est hélas brusquement emplie de touristes. Normal, on est le premier samedi des vacances de Pâques, il fait 24 degrés et le soleil règne en maître, pour le bonheur des familles.



En route pour la Dordogne



C'est dans les embouteillages, à la sortie d'Arcachon, que nous en apprenons plus sur nos hôtes. Flore, lassée de sa Sarthe natale, a rassemblé il y a quelques mois ses économies pour se payer une petite camionnette Volkswagen. Stéphane, lui, a quitté le Nord jugé déprimant pour la vie sauvage en Ardèche. Il sillonne désormais la France en moto. Habitué de la route, il ne tarde d'ailleurs pas à dépasser le van dans lequel nous avons pris place avec Flore. Après Bordeaux, la route s'élève sensiblement. Le trajet sera long, la camionnette peinant à dépasser les 80km/heure. Assommé par les embouteillages, nous somnolons tous les trois dans la voiture.


Arrivés aux abords de Périgueux, Stéphane nous attend : il a trouvé un bois où passer la nuit. Ici, les arbres sont encore chauves et les branches crissent comme des cordes de violon. Il fait toujours aussi doux, mais des averses nous arrosent par intermittence. Lily souffre de son rhume, je crains une sinusite face à quelques saignements. Je lui promets de passer la nuit suivante dans une auberge. Cela permettra également à Flore de prendre une douche. Quant à Stéphane, il retournera en Ardèche dès le lendemain.

Périgueux se dévoile à nous en ce dimanche de Pâques. C'est une ville à la campagne, plutôt paisible sans être pour autant dénuée de vie. Son cœur historique s'est figé dans le temps et sa cathédrale surplombe tout telle une géante muette. Nous notons les efforts manifestes pour conserver la façade d'origine de chaque bâtiment. Les rues sont encore plus étroites qu'à Mons mais les voitures ne s'y hasardent pas , pour le grand plaisir des passants. Nos édiles communaux devraient s'en inspirer.



Nous flânons le long de l'Isle où a été installé un parcours de santé. Flore nous démontre qu'elle porte bien son prénom en nous dénichant quelques plantes comestibles. J'apprécie particulièrement le croustillant de l'achillée millefeuille avec lequel je me préparerai plus tard une salade. Après cette journée passée ensemble, nos chemins se sépare : Flore ira en Corrèze tandis que nous partirons à l'assaut du Périgord noir, une région où dominent les forêts profondes, les cours d'eau et les falaises.

C'est une mère de famille qui nous y emmène, acceptant de faire un détour de quinze kilomètres à travers les petites routes qui nous offrent une vue à couper le souffle sur ces terres de contraste. Le Périgord noir, c'est un peu comme les Ardennes du Sud. Il n'y fait pas bien haut et pourtant, on croirait tutoyer les sommets tant le relief est accidenté. Comme en Calestienne belge, le sol calcaire a favorisé l'émergence de nombreuses grottes. Nous y visitons la grotte du Grand Roc qui nous rappelle combien la nature peut être artiste. Ce sont toutefois les habitations troglodytes, toujours habitées et encastrées dans d'impressionnantes falaises, qui nous étonnent le plus. En début de soirée, nous faisons du stop pour rentrer sur Périgueux. Un jeune homme s'arrête immédiatement. Décidément, les dordognots sont des gens serviables et charmants.





Mardi sera le jour du départ. Nous devons rentrer, notre agenda ne nous permettant hélas pas de voir davantage du pays. Dommage. Nous sommes aussi prévoyants : nous avons compté deux jours pour le retour. Nous savons que parcourir 800 km avec le même conducteur, comme à l'aller, tient à un coup de chance extraordinaire. Et en effet, cette fois, nous devrons emprunter beaucoup plus de véhicules pour rejoindre Mons. Ce sera néanmoins l'occasion de nouvelles rencontres intéressantes.

Nous sommes postés depuis près d'une heure à la sortie de Périgueux au moment où un homme assez âgé nous prend en stop. Pas de chance, il n'a qu'une seule place de libre et n'avait pas vu que nous étions deux. Il nous embarque jusqu'à la sortie d'autoroute. Il est déjà midi et je sens qu'il nous faudra attendre que l'heure de pause passe pour avancer sur la route. Encore une fois, c'est long. Vient enfin un homme d'une trentaine d'années qui a loué une camionnette Super U. Longue, haute et large, elle ferait un superbe van aménagé. Il nous emmène jusqu'à Thiviers. Là, une autre camionnette s'arrête et nous nous installons entre les baffles et les amplis. Notre bienfaiteur est régisseur. Il revient de Notre-Dame-Des-Landes et il émane de lui un flegme déconcertant. On discute un peu politique. Cette fois, on avale enfin quelques dizaines de kilomètres. En route pour Limoges !
La nationale s'élève et serpente. Au loin, on devine les premiers contreforts du Massif Central. Lorsque nous sortons du véhicule, la fraîcheur nous surprend. Nous ne sommes pourtant qu'à un petite centaine de kilomètres de Périgueux. On comprend mieux dés lors pourquoi les habitants de la Dordogne voient déjà la Haute-Vienne comme une terre du Nord. La bruine se change rapidement en pluie et l'encre du mot Paris, écrit sur notre affichette, commence à couler. Une jeune fille s'arrête, prête à nous sacrifier pas mal de place dans sa petite voiture, mais elle ne va pas dans notre direction. Encore une fois, c'est une camionnette qui fera notre bonheur.

Le chauffeur s'appelle Stephen. Par chance, il va au-delà de Paris. Nous optons pour sa destination finale : Château-Thierry, une ville de Picardie aux portes de la Champagne et de l'Île-de-France. Il nous restera environ 200km à parcourir une fois arrivé là-bas.
Stephen est vraiment heureux de nous avoir à bord. Nous ne tardons pas à réaliser que nous lui rendons aussi service à notre façon. Son métier, c'est d'aller installer des chantiers un peu partout en Europe et, parfois, ailleurs dans le monde. Il a commencé à construire des éoliennes à 20 ans et est devenu chef d'équipe à 30. La Belgique est pour lui un territoire familier : il a monté les fameuses éoliennes d'Estinnes, à 10 kilomètres de chez nous. « Quand vous voyez une éolienne avec un pale plus long, ça veut dire que mon entreprise est sûrement passée par là » nous confie-t-il. 
Il est bavard. Il craint en effet de s'endormir. C'est le revers de la médaille : si son métier le passionne, il doit effectuer de très longs déplacements. Sa conversation est riche d'anecdotes : il nous raconte ses dégustations de bière en Belgique, son voyage en Canada, un concert de reggae en Bretagne durant lequel même la maire fumait des joints ! On passera au total 5 heures ensemble. 


Arrivés à Château-Thierry, nous comprenons qu'il est vain d'espérer aller plus loin aujourd'hui puisque seule une voiture passe toutes les cinq minutes. Nous cherchons donc en vain un endroit paisible où planter notre tente. Hélas, il n'est pas de zones boisées où l'homme a laissé la nature s'installer. Puis, il fait froid. Le mercure est tombé sous les dix degrés et je crains que Lily ne connaisse une rechute.
Nous posons donc nos quartiers dans un hôtel Campanile. Le complexe est placé au beau milieu d'une large chaussée et est entièrement clôturé. Il nous faut faire un très long tour pour y entrer. De plus, la mairie de Château-Thierry ne semble pas avoir prévu de trottoir en périphérie. Quelle poisse ! Le Sud-Ouest nous manque déjà.


Le lendemain, nous sommes réveillés par la pluie qui frappe à notre carreau. Nous prenons deux douches, la première est officielle, la seconde est offerte par un ciel couvert. Le stop devient pénible : la route est fréquentée par des camions qui nous envoient une bourrasque à chaque passage. Par chance, l'attente est brève. Un homme nous embarque pour 10 kilomètres. Immédiatement après, un autre nous emmène dans le centre de Soissons où sa fille suit des cours de danse.


Il est tôt et il se dégage de Soissons un charme architectural particulier. Je persuade Lily de s'y arrêter pour pique-niquer et d'y flâner une bonne heure, le temps de goûter à l'ambiance du centre-ville et d'arpenter les ruines de l'Abbaye. La visite est quelque peu gâchée par des regards en coin et des doigts accusateurs qui nous désignent. Notre dernier conducteur nous avait pourtant prévenus : à Soissons, les gens sont guindés. La ville est en effet assez petite-bourgeoise et certains semblent jouer les aristocrates qu'ils ne sont pas.
C'est Boukrous qui nous aide à en déguerpir. Livreur professionnel, traversant la France comme l'Allemagne et les Pays-Bas, il a fini sa dernière mission et rentre chez lui dans la banlieue Nord de Lille, non loin de la frontière belge. On ne pouvait pas mieux tomber ! Il conduit rapidement et des terrils ne tardent pas à nous annoncer que le retour au bercail est imminent. Notre conducteur nous dépose à Mons-en-Baroeul. Mons ! On est presque rentrés...

C'est une jeune trentenaire nous raccompagne à la frontière, aux alentours de Rumes. Elle aime chantonner des airs populaires entre chaque virage et est soucieuse de nous parler de l'histoire des villages que nous traversons. Elle nous dépose sur les premiers mètres d'asphalte belge, là où se tient une pompe à essence qui doit sa clientèle à son impressionnante collection de bières. Un père de famille nous emmène dans le centre de Tournai, puis c'est Camille et Benoît, un couple d'étudiants qui nous reconduit à la maison. Vous ne devinerez jamais quelle est leur ambition... Ouvrir un café littéraire ! Nous leur proposons donc de prendre un verre dans notre Coin aux étoiles. Ils font ainsi connaissance avec Sheeby et Katniss, nos deux adorables chattes asiatiques qui nous boudent un peu, malgré qu'elles aient pu bénéficier de la présence de Fabrice, notre cat-sitter.

La soirée se clôture autour d'un plat de nouilles et nous nous jurons de remettre ça au plus vite... Bien d'autres horizons encore nous attendent !